J'avais dix ans, pour cette raison la fête de notre Saint patron Maurice me marquait elle davantage.
A cette époque, la fête patronale était un événement. Dans beaucoup de hameaux on chauffait le four pour y cuire la brioche. Dans le mien, la semaine qui la précédait, le responsable commençait à donner ses instructions. Il était le grand ordonnateur de la fabrication de la brioche. Ses voisins lui amenaient la farine, le beurre et les œufs, selon la quantité de brioches qu'ils voulaient et il se mettait au pétrissage et à la cuisson. Il cuisait dans le four de la ferme et prêtait aussi sa grange pour la distribution. Je me souviens encore de l'odeur de ces brioches qui, encore toutes chaudes, s'alignaient sur des planches. C'était de la brioche authentique qu'on ne trouve et qu'on ne trouvera plus jamais. Les changements de variété de blé, les modes de mouture et de conditionnement mais aussi les ajouts de toutes sortes aux farines actuelles, font que jamais plus on ne mangera de brioche de même qualité que celles des fêtes de mon enfance, retirées dorées à point du four chauffé au bois. La veille de la fête chacun venait avec paniers et panières pour emmener cette reine des fêtes d'antan. On en mangeait pendant plusieurs jours, elle ne séchait et ne rassissait qu'au terme de plus d'une semaine. Quel délice au petit déjeuner de remplacer le pain par de la brioche.
Le dimanche de la fête, sur le coup de midi, les parents arrivaient, à bicyclette pour certains, en ''carrosse'' attelé d'un cheval pour d'autres. La famille, contrairement à aujourd'hui, habitait toute dans les environs. La première occasion de l'année de la réunir était le repas de " cochon ", la deuxième était le jour de la fête. Chez nous et chez la plupart de nos connaissances, invariablement au menu revenait en alternance d'une année à l'autre, le lapin ou le poulet, rarement de la viande de boucherie. Mais le poulet était si bon, rôti et bien doré avec la peau craquante, c'était un délice. Élevé au bon maïs de pays cultivé dans une terre saine fertilisée naturellement où se trouvaient tous les indispensable oligos éléments, si déficitaires maintenant, mais aussi dans de l'herbe abondante remplie de vermisseaux. Il pesait 4 à 5 livres. Plus léger il n'a pas encore toutes ses qualités gustatives. Il était le véritable poulet de Bresse.
Vers trois heures, après le repas, tous allaient faire un petit tour sur la fête pour y rencontrer des connaissances que l'on ne voyait qu'à cette occasion et aussi pour s'attabler chez « Badinguet », chez « Naude », chez « la Perdrix » mais aussi chez la Marie Jouan à l'hôtel moderne où l'on pouvait danser dans une grande salle. Lulu mettait en marche le pick-up et ça tournait. Les manèges étaient sur la place. Devant l'ancien local des pompiers il y avait une grande tente qui abritait une cinquantaine de chaises, un écran et un appareil de projection. C'était un cinéma ambulant. J'y suis allé avec mes parents, on y projetait « Quai des Brumes », ce remarquable film de Carné et Prévert. Je n'ai sans doute pas compris grand-chose, mais Michèle Morgan et Jean Gabin suffisaient à me faire rêver. Malgré mon jeune âge, je tombais amoureux de Michèle Morgan. « T'as de beaux yeux tu sais » lui disait Gabin.
Les baraques des tirs à la carabine, des jeux de boîtes, des loteries, etc.. étaient montées en bordure de la route, depuis la cour de la boulangerie jusqu'à plus loin que la Poste. Sur la place les immanquables chevaux de bois et le bal monté. Nous, les enfants, on achetaient des pétards, ‘'des ails'', pour les lancer dans les jambes des filles, ce qui les faisait beaucoup crier mais allumait déjà dans leurs yeux cette étrange flamme qui est celle du plaisir d'être remarquée. Ah, éternel féminin. Il y avait aussi la baraque de Patinette , figure brangeoise de ce temps. Il s'était spécialisé dans la réception de tomates. Une cabane, une planche, un trou pour y passer le visage et Patinette était prêt pour la réception. Pour cinq ou dix francs de ce temps on lui envoyait sur la figure un nombre déterminé de tomates. Bien mures ça allait, un peu moins ça faisait mal ! Mais le litre du réconfort n'était pas loin et lui permettait de s'anesthésier pour les parties suivantes. Il y avait aussi le garage pour bicyclettes. Un bidon de 5 litres percé de trous pour matérialiser le mot 'garage', une ampoule électrique à l'intérieur pour la « pub », un vague enclos et le décor était planté. Au début, le tenancier rangeait assez bien les bicyclettes, plus tard s'étant aussi réconforté avec la jouvence de Patinette, il y avait beaucoup de laisser aller, ce n'était plus vraiment un garage mais un rassemblement de bicyclettes que chaque propriétaire devait déplacer pour retrouver son bien.
La rue était noire de monde et la circulation, il est vrai beaucoup moins importante qu'aujourd'hui, avait du mal à s'y frayer un passage. Les jeunes venaient pour danser et faire la fête, les plus âgés pour se retrouver, boire un coup ensemble et se changer de la monotonie de la campagne. Un peu avant l'heure du repas du soir la fièvre festive tombait et, pour faire « l'ouvrage », chacun regagnait son domicile. Mes parents me disaient que j'étais trop petit pour retourner à la fête, ils me laissaient à ma déception et à la garde de ma grand-mère pendant qu'ils s'en allaient danser.
Autres temps, autres moyens, autres aspirations et autres mentalités, font que toi Fête de Branges plus jamais tu ne ressembleras aux fêtes de jadis. Tu te voudrais sans doute Phénix lorsque, sur le plateau de la désolation qui aujourd'hui est ta place, tu ressasses tes souvenirs.