David contre Goliath, la belle histoire. 1000 fois jouée, 1000 fois connue, la sérénade du faible contre le fort a trouvé, dans un recoin de France, entre Louhans et Chalon-sur-Saône (71), encore une belle représentation. La scène pourrait être agréable si nous parlions seulement de théâtre, mais il s'agit ici d'une pièce plus pathétique, puisqu'elle revient à mettre en scène d'un côté un particulier créateur d'entreprise en France, alliant concept novateur et nouvelle économie, face au puissant lobby d'une fédération immobilière nationale et fameuse, forte d'un chiffre d'affaire rondelet et d'un carnet d'adresses bien achalandé.
Plus de détails. Monsieur K. (appelons le ainsi afin d'éviter tout problème supplémentaire) est citoyen européen, très précisément néerlandais. Il y a plusieurs années déjà, il arrive avec toute sa petite famille en France, afin d'exercer, depuis notre beau pays, son métier via internet. Car il est créatif, Monsieur K. Des idées, il en a beaucoup. Il est même rétribué pour. De nombreuses compagnies européennes prestigieuses lui font confiance au quotidien pour gérer leurs marques. Car Monsieur K., en plus d'être inspiré, connaît le business. Ses expériences, son sens de l'innovation, l'ont amené à travailler un peu partout à l'étranger, en Europe et ailleurs, ou il a pu voir et participer à beaucoup de projets et d'entreprises.
Et c'est, on l'entend beaucoup, ce qui nous manque, en France, non ? Les idées, les entreprises, l'innovation. Alors quand Monsieur K. lance un site internet dédié à la publicité immobilière, sous un concept unique et novateur, c'est une idée de plus, 100 % Made in Bresse, 100 % Europe, une idée qui marche. Pour ce faire, il créé donc sa société en France, ou il paye ses impôts, et fonce, droit devant.
Le concept n'est pas répréhensible... apparemment. C'est même son avocat, consulté avant toute entreprise, qui lui confirme. Donc, c'est parti.
Concept : il met en ligne des annonces de maisons à vendre sur internet, via les photographies que les clients lui font suivre, et traduit in extenso le texte que les vendeurs particuliers lui fournissent, en le traduisant en deux langues (anglais et hollandais). Ainsi, il ne fait que publier des "annonces", ne faisant aucune autre promotion, ne donnant aucun conseil les prix, ne participant à aucune négociation. Alors quoi ? Quelle innovation ? Rien ? Si. Ce n'est pas tout à fait un système de petite annonce classique puisque l'annonce, avec ses traductions, est 100 % gratuite... sauf si elle permet de vendre effectivement la maison. Dans quel cas, et uniquement dans ce cas là, l'annonce coûte 1 % du prix affiché dans la publicité. Et cette formule séduit, puisqu'elle ne demande aucune avance d'argent, et, en cas de succès, le "client" est tellement ravi que le vendeur s'acquitte de sa dette dans la joie.
En plus, le principe est plutôt sympathique, dans le sens ou Monsieur K., qui fait transiter les coordonnées des éventuels acheteurs directement au vendeur, sans autre recommandation ou indication (un peu comme une petite annonce sous domiciliation dans n'importe quel journal), ne fait pas signer de contrat ou de "promesses", mais s'en remet uniquement à la confiance qu'il a dans les vendeurs de bien vouloir le tenir au courant et le payer pour son travail. Car il n'a de toutes façons aucun moyen de contrôler le fait que la vente ait eu lieu entre les deux particuliers, ou pas.
Bienvenue dans un monde de confiance aux autres, d'économie ouverte, enfin, réposant sur l'échange et libre arbitre de chacun. Le "client" paie s'il est satisfait du service, s'il lui a été utile, s'il a apprécié. Le système existe dans d'autres domaines depuis.
Et la confiance en les autres, bizarrement, parfois ça fonctionne. Ainsi plusieurs annonceurs satisfaits font parvenir à notre publicitaire innovant des chèques, pour lesquels bien sûr une facture est éditée, en bonne et due forme. Système cordial de publicité personnalisée, en règle fiscalement, Monsieur K. se voit donc à la tête d'un site basé sur l'échange ou rapidement, plus de 400 particuliers, désireux de vendre leurs biens sans autre intermédiaires (même si sur le site il est conseillé d'avoir recours à une agence immobilière pour l'estimation précise d'un bien), transmettent leurs annonces. Beau joueur !
Et si ça marche aussi bien, c'est que techniquement, c'est bien fait. L'innovation est également ici. Le site est très populaire car sa technologie web est un exemple même que ce que beaucoup de sociétés devraient imiter. Le site de Monsieur K. capte les visites, séduit. Chez Google, l'offre est au top, aux côtés de plus grands. Une belle affaire, bien partie. Les projets fusent, les développements dans d'autres domaines sont potentiellement nombreux, des structures prennent formes et l'horizon est vaste !
Voici donc une belle histoire. Mêlant nouvelles technologies, soif d'entreprendre, innovation personnelle et européenne. Ici est réuni tout ce que nos gouvernements successifs ont promotionné depuis des années, ensemble. Cerise sur le gros gâteau : le tout se déroule dans une région française parfaitement rurale. On croit rêver, c'est un véritable film de promotion de la création d'entreprise pour nos campagnes, que cet hollandais là, à la pointe du web, ayant choisi cette voie "verte" de la création dans la "deep France". Grâce à lui, des dizaines de partenaires et clients européens, en relations professionnelles avec lui pour ses activités d'origine dans le marketing, qui situaient quelques temps encore mal Lyon sur une carte de France, pointent maintenant du doigt Louhans et la Bresse sans faiblir. Chapeau monsieur !
Pas si vite camarade...
Mais cette voie, justement, est plus difficile qu'il ne le croit. Car les habitudes sont tenaces, les cartes du business bien partagées entre "ayants droit" sur la place, et pas question, de près ou de loin, pour les gardiens du temple de subir une concurrence nouvelle, si minime soit elle, et de qui que ce soit.
Alors : procès. Une puissante fédération natioanale d'agents immobiliers, alertée dans le département par un agent ayant pignon sur rue, ne l'entend pas de cette oreille... Le géant ne supporte pas les petits aiguillons qui viennent chaque jour un peu plus menacer une économie immobilière déjà houleuse. Quelle est donc cette histoire d'internet ? N'y aurait il pas là matière à ruiner les belles échoppes proposant à la vente les biens immobiliers entrés en mandat dans les agences immobilières de France et de Navarre ? Ce système informatique de publicité ne peut-il pas s'apparenter à une agence immobilière déguisée ? Monsieur K., qui publie des annonces payables en cas de succès, n'a pas sa carte professionnelle d'agent immobilier en effet. Car vu de près, les deux fonctions n'ont rien à voir. Autant demander aux jounaux ou sites de petites annonces classiques d'être équipés ! Mais dans le doute : procès. Concurrence nouvelle il n'y aura pas. La France est un des derniers pays européens proposant une réglementation sévère en matière de vente immobilière, et même si cela n'a rien à voir, elle pourra servir à écraser cet olibrius là qui, Europe ou pas, pourra aller se faire voir chez les Grecs, c'est plus loin, mais pas de ça chez nous.
Procès, pourquoi pas ? L'attaqué est confiant. Internet est reconnu par jurisprudence comme voie de presse depuis un bon moment, et la publication de petites annonces, gratuites sauf en cas de vente, n'a rien à voir avec l'activité d'agent immobilier qui mandate, guide acheteurs et vendeurs, fait visiter, conseille et aide à la transaction. Donc l'idée du procès est assez agaçante, mais le risque minime. Confiance en la justice française, c'est parti pour le dernier acte.
Invité à passer au tribunal (correctionnel s'il vous plaît) entre des bagarreurs de fête de village et un incendiaire de voiture, Monsieur K. est déstabilisé. Le juge le considère, à la surprise de tous, comme déjà coupable et l'accuse de vouloir passer "à travers des mailles de la justice française". Avant même d'entendre l'avocat de la défense ? Craignant d'être condamné avant d'avoir été jugé, le "prévenu" espère tout de même qu'après consultation des dossiers, car les arguments de défense sont clairs et nombreux, un jugement honnête sera rendu, en conscience des faits du dossier. Car la partie adverse, après étalement des arguments des deux parties, s'est trouvée poussée dans ses derniers retranchements. L'espoir est vivace, la justice mettra au ban la puissante fédération ayant voulu faire taire, de tout son poids de mastodonte, le petit agaçant.
Le réquisitoire de l'accusation n'en reste pas moins ferme : le procureur demande jusqu'à, peine maximale, deux mois de prison avec sursis (vous avez bien lu) et 7000 euros d'amende (vous avez toujours bien lu). Pour information, un intriguant qui brûle votre voiture en pleine nuit se voit notifier un simple "rappel à l'ordre" dans les mêmes tribunaux.
Mais ce n'est qu'une réquisition, prenant comme base la peine maximale encourue contre les véritables flibustiers de l'immobilier, mentant, se faisant passer pour ce qu'ils ne sont pas, en profitant pour escroquer le client. On est loin de ça, confiance.
Deux mois plus tard, verdict : quatre mois de prisons avec sursis, et 7500 euros d'amende, plus 2500 euros de dommages et intérêt pour la Fédération. Plus encore que le réquisitoire le plus ferme. Une peine supérieure à la plupart des vols et agressions. Un coup de massue. On croit rêver, et pourtant, on touche là la dure réalité de la justice aujourd'hui, du pot de terre contre le pot de fer. La puissance d'une fédération d'agent a su faire son travail. Le dossier consulté à la va vite (celui de la défense n'a semble t'il même pas été ouvert) a permis toutes les audaces. Et le message est clair : si vous voulez imaginer, entreprendre, donner un souffle nouveau à l'économie locale, inventer des systèmes électroniques nouveaux, vous êtes priés de le faire ailleurs. Ici, on a des habitudes, on est entre nous et de grâce, ne semez pas le trouble dans nos affaires habituelles. Toi, je te connais pas, tu rentres pas...
Monsieur K. n'a volé personne, fait de mal à personne. Ses "clients" même le soutiennent. Sous couvert d'anonymat, un agent immobilier, sur un blog, admet que le système est tout à fait légal mais que... Monsieur K. a fait confiance, y compris en la justice, jusqu'au bout, et espéré. Il a voulu faire "du neuf" ici, comme ailleurs en Europe, cela existe et est encouragé. Pour nos régions françaises, cela attendra encore. Le choix de Monsieur K. pour le beau département rural français et "la vie 2.0, au vert" pour ses affaires a rencontré la main grasse et bien portante des tenanciers de boutiques habituelles, ne souffrant rien qui puisse "bouger", surtout "par chez nous".
Sur le fond, qui à raison et qui à tort ? Tout ceci aurait pu donner au moins l'impression d'être jugé avec équité. Au moins ! Et pas un jugement-massue, aveugle et partisan.
Soutien au "coupable", contact et réactions, sur son blog, en cliquant ici.
Vive la justice, vive la France.